Artograf | Lecteurs et correcteurs, même combat !
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Lecteurs et correcteurs, même combat !

Lecteurs et correcteurs, même combat !

Les correcteurs et les correctrices issus de la « vieille école » constatent depuis plusieurs décennies la paupérisation de notre langue et celle de la qualité du livre en général, notamment dans bien des romans, recueils de nouvelles ou de poèmes et autres ouvrages publiés à compte d’auteur par le biais de « maisons d’édition » qui, hélas, n’en ont souvent que le nom. Nous assistons à la dégringolade de la qualité du livre, laquelle va s’accélérant à notre corps défendant et quels que soient par ailleurs les efforts et les sacrifices fournis par mes chers confrères et consœurs.

Quant à nous, correcteurs, que nous soyons salariés, travailleurs libéraux ou modestes auto-entrepreneurs, la précarité est souvent notre lot. Elle l’était déjà quelque peu avant la création de ce statut puisque les contrats des correcteurs salariés étaient souvent de simples CDD ou parfois des CDI mais sans aucun quota mensuel d’heures. Nous ne pensions donc pas tomber plus bas… Avec l’avènement du statut d’auto-entrepreneur, nombre de correcteurs salariés ont été petit à petit condamnés au chômage, et ce, au détriment de la qualité du livre et du respect dû au lecteur.

Les correcteurs, les vrais, doivent lutter ensemble contre les phénomènes qui tendent à détruire notre métier et en donnent parfois une image aussi ternie qu’erronée. Ils doivent fourbir leurs armes pour redorer ensemble le blason quelque peu terni de notre profession.

En accord avec les luttes répétées et la récente levée de boucliers des correcteurs salariés de l’édition (novembre 2016, septembre 2017) et dans un élan de solidarité confraternelle, il me vient l’envie d’écrire ici ce que nombre d’entre nous pensent tout bas et de mettre le doigt sur quelques-unes des nombreuses plaies du monde du livre.

Misère sociale et dumping

Il va sans dire que, compte tenu des tarifs misérables que certains auto-entrepreneurs accordent (ou acceptent…), il leur faudra tôt ou tard songer à cotiser à des caisses de retraite surcomplémentaires. L’histoire ne dit pas, cependant, s’ils pourront payer leurs cotisations. Mais là n’est pas notre préoccupation d’aujourd’hui…

Revenons à nos moutons, c’est-à-dire sur l’avènement du statut d’auto-entrepreneur qui a permis à tout un chacun de s’autoproclamer correcteur sans patte blanche montrer, quitte à mettre la clé sous la porte quelques mois après la création d’une « entreprise » et non sans avoir parfois, au passage, trompé et lésé (parfois en toute bonne foi) quelques clients et un certain nombre de lecteurs… Étudiants en lettres voulant gagner quelque argent de poche, anciens instituteurs ou professeurs de français (ce qui n’est pas forcément une référence) désirant arrondir leurs fins de mois, écrivains publics en manque de travail, véritables correcteurs professionnels (oui, oui, il y en a encore… ce sont des correcteurs salariés ayant été licenciés et n’ayant d’autre solution que de créer une auto-entreprise pour continuer à pratiquer leur métier)… Tout ce petit monde hétéroclite et plus ou moins aguerri à l’exercice de cette profession s’est donné rendez-vous sur Internet pour s’arracher la manne de l’auto-édition, celle des auteurs sans véritable éditeur et sans le sou et, parfois, celle de petites maisons d’édition traditionnelles, pas beaucoup plus riches que les rares auteurs dont elles publient les œuvres. Dans le monde de l’édition, ce sont hélas les notions de bas tarifs et d’économie qui priment sur la qualité, faute de liquidités plus que faute de bonne volonté, sans doute. Le livre n’est certes pas un secteur d’activité florissant. Toutefois, la correction n’étant pas ce qui coûte le plus cher à une maison d’édition, pourquoi donc faire l’impasse sur la qualité, voire sur l’existence même de celle-ci ? Ne pourrait-on faire des économies ailleurs ?

Pour attribuer les marchés, certains éditeurs s’orientent vers des correcteurs non salariés, souvent des auto-entrepreneurs (au mépris des accords signés avec les syndicats de correcteurs salariés…). Parmi ceux-ci, ils choisissent ceux ayant proposé les plus bas tarifs, mais pas forcément la meilleure qualité. Il faut savoir que certains de ces prétendus correcteurs, souvent des stakhanovistes de la correction, vont même jusqu’à se contenter d’un simple passage de « correcticiel » automatique, ce que les auteurs auraient pu effectuer eux-mêmes à moindre coût !

À titre de comparaison, dans l’atelier de photocomposition où je travaillais il y a plus de trente ans, nous composions et corrigions, entre autres livres, des romans « à l’eau de rose » pour une maison d’édition de renom spécialisée dans ce domaine et aujourd’hui disparue. Il était alors effectué rien moins que trois relectures… deux par deux correcteurs différents et une par l’auteur ! À présent, cette façon de travailler relève de l’utopie !

Je publie, tu publies, il publie…

Par ailleurs, la publication d’ouvrages au moyen de l’auto-édition et des « éditeurs en chambre » (ceux qui font payer les auteurs, font du fric sur leur dos et sont de plus en plus nombreux depuis qu’Internet nous permet d’acheter tout et n’importe quoi en ligne), ne contribue certes pas à améliorer la qualité du livre. Vous comme moi pouvons publier un ouvrage par ce biais. Pourtant, cette « vulgarisation » de l’édition qui pourrait, à première vue, sembler être une évolution positive, ne l’est pas vraiment.

Force est aux lecteurs de constater que de plus en plus d’ouvrages publiés par ce biais sont parfois mal écrits, comportent des fautes et nombre d’autres erreurs, et non des moindres parfois.

D’aucuns publient sans même débourser un sou pour faire corriger leurs ouvrages, ce qui était impensable et inadmissible il y a encore quelques décennies. Certains vont jusqu’à jeter sur la toile un ramassis de mots sans même se relire ou si peu ; tant pis pour le consommateur ! Or nous ne sommes pas tous des Victor Hugo, des Voltaire ou des Émile Zola en puissance…

Il convient d’ailleurs de constater humblement que ces écrivains de renom, dans leur grande sagesse, avaient leurs propres correcteurs.

France, ton français fout le camp !

Pour en revenir à la notion d’appauvrissement de la langue, je me souviens avoir été gentiment sermonnée au cours de ma toute première année d’exercice pour n’avoir pas imposé une stricte concordance des temps à l’imparfait du subjonctif dans un simple roman dit « de gare ». Aujourd’hui, avec le recul et à l’aune de l’expérience, cela me fait sourire (jaune), car la France s’est détournée du français, rares sont les Français qui connaissent et emploient ce temps verbal ainsi que les auteurs qui en veulent dans leur prose, sauf à accepter de passer pour le dernier des « ringards » !

Le fait de voir partout aujourd’hui des propositions subordonnées au présent du subjonctif alors qu’il y a des verbes au passé simple dans les propositions principales m’étonne et heurte non seulement mes yeux mais aussi mes oreilles. Ce défaut m’irritera toujours tant il s’agit, à mon sens, d’une question de logique élémentaire, presque « mathématique », oserais-je dire. Faisons des efforts ! Si un auteur ne veut vraiment pas d’un imparfait du subjonctif, ce que je peux comprendre, qu’il le contourne, qu’il accepte de rédiger sa phrase autrement pour éviter ce mode verbal. Dans un texte relatant des faits passés, on n’impose pas au lecteur, fût-il lambda, l’usage d’un présent aussi disgracieux qu’erroné. Si, de plus, l’ouvrage est passé sous les yeux d’un « correcteur » (ou prétendu tel), ce genre de faute de français est intolérable !

Heureusement, les vrais correcteurs veillent au grain !

Un exemple :

« Mon frère entra. Aussitôt je l’agrippai par le bras, le  plaquai dos au mur et lui dis qu’il vaudrait mieux que je le voie et que je lui parle avant que (ne) surviennent de fâcheux événements. » C’est faux, sans doute parfois admis, mais archi-faux et illogique qui plus est ! Et pourtant, combien de fois voyons-nous ce genre d’horreur !

Alors nous vient la sage idée d’employer les temps passés du conditionnel et du subjonctif :

« Mon frère entra. Aussitôt je l’agrippai par le bras, le plaquai dos au mur et lui dis qu’il aurait (eût) mieux valu que je le visse et que je lui parlasse avant que (ne) survinssent de fâcheux événements. » Hum ! Je sens que cela vous laisse fort perplexe. C’est pourtant juste, vous en avez bien conscience, mais vous trouvez, à juste raison, que c’est très lourd, laid, voire ridiculement suranné. De toute façon, pour rien au monde vous n’entreprendriez de visser votre frère au mur…  😉

C’est pourquoi, quand le correcteur interviendra, il proposera d’écrire : « Mon frère entra. Aussitôt je l’agrippai par le bras, le plaquai dos au mur et lui dis qu’il m’aurait/m’eût fallu/me faudrait le voir et lui parler avant la survenue de fâcheux événements. » On évitera ainsi les gros soucis de concordance des temps et en outre, grâce à la disparition de deux pronoms relatifs, le résultat obtenu sera bien plus léger, convenons-en.

Quant au passé simple de narration, la connaissance de certains auteurs s’arrête en la matière à la troisième personne du singulier. Ils commencent leur narration au passé simple et, se trouvant « coincés » quand il s’agit d’un pluriel en « âmes/âtes », « îmes/îtes », « ûmes/ûtes », ils passent allègrement à un autre temps…

Or tout est dans la mesure. Par exemple, si on veut éviter d’écrire un inélégant et ridicule « vous fîtes, chère madame, ce que vous pûtes », on cherchera une parade et on écrira par exemple : « vous fîtes, chère madame, ce qu’il vous fut possible de faire ».

Quand les auteurs ne confondent pas, à la première personne du singulier, futur et conditionnel, passé simple et imparfait de l’indicatif !

Sans compter ceux qui, croyant bien faire, se cassent la tête et concoctent un étrange mélange d’orthographe traditionnelle et d’orthographe dite réformée (que presque personne n’applique, cela dit en passant).

Je n’entends pas ici faire le procès de l’Éducation nationale, mais, tout de même, peut-être la « Grande dame » devrait-elle revoir un peu sa copie et, au lieu d’embrouiller les cerveaux avec des « C’est la nouvelle orthographe, mais l’ancienne n’est pas mal non plus. Du coup, mes chers loupiots, vous faites comme ça vous chante », redonner à l’enseignement et à la connaissance du français la place et l’importance qu’ils doivent avoir ?

Il est vrai qu’il est bien plus aisé (et plus utile, sans doute) de subjuguer et de convaincre, d’asservir et de tenir en laisse, de maintenir dans la pauvreté intellectuelle et d’écraser un peuple ignare que d’en faire un peuple cultivé et pensant, mais ça, c’est une autre histoire… On attend le dégel des consciences.

La bataille de la qualité

Ne pas corriger un ouvrage ou le corriger de manière imparfaite, notamment à grands coups de correcteur automatique – simple outil informatique forcément non doté d’un cerveau et qui dicte parfois plus de fautes qu’il n’en signale (c’est tout de même rassurant pour Homo sapiens sapiens) –, est un signe patent de manque de respect de soi et surtout d’un manque de respect des consommateurs, à savoir de ceux qui paient pour acquérir en théorie un produit de qualité. On remarquera également que plus le « lectorat » est censé être modeste – et cela rejoint ce que j’ai dit plus haut – plus l’économie en matière de correction sera importante. Tiens donc ! Y aurait-il des livres pour « ceux qui ont réussi » et des livres pour ceux qui « ne sont rien » ?

Un exemple parmi tant d’autres : il m’a été offert il y a quelque temps un « best-seller » international, à savoir un polar traduit du finlandais, je crois. L’éditeur français (dont je passerai l’identité sous silence, mais il se reconnaîtra sans doute) a pignon sur rue. L’histoire, en soi, m’a plu, bien qu’il y ait dans cet ouvrage des longueurs toutes nordiques et que j’en aie trouvé la traduction plutôt « tristounette » en matière de vocabulaire. Toutefois, plusieurs défauts m’ont choquée : outre le fait qu’il est demeuré çà et là dans ce roman quelques vilaines grosses coquilles et autres modestes coquillettes, j’ai été fort désagréablement surprise de voir qu’aucun effort n’avait été fait par le traducteur en matière de temps verbaux, notamment en matière de concordance des temps…

Un éditeur à qui j’avais demandé si je pouvais changer les temps verbaux d’un roman « à l’eau de rose » me dit un jour : « Ça ne fait rien. On s’en fiche. Ne vous cassez pas la tête, c’est un roman pour les ménagères… » J’en eus le souffle coupé. Non seulement je trouve que cette remarque est extrêmement méprisante à l’égard du lectorat populaire, mais, de plus, il y a là une invitation à un « je-m’en-foutisme » professionnel qui ne peut que heurter tout correcteur un tant soit peu sérieux et consciencieux.

Le travail du correcteur ne s’arrête donc pas à la simple correction orthotypographique. Un correcteur digne de ce nom aura à cœur de respecter tant la langue française que les lecteurs (quelle que soit « l’extraction » de ces derniers) et proposera des changements ayant trait également à la syntaxe, au style, à la formulation, à la ponctuation, à la cohérence et aux incohérences du texte…

Quid des lecteurs dans tout cela ?

Les lecteurs, donc les consommateurs-payeurs, ont un rôle primordial à jouer dans cette bataille. Ce sont eux qui sont lésés puisque certains soi-disant éditeurs, ayant envoyé les correcteurs au chômage, se moquent impunément des lecteurs et « font de l’argent » sur le dos des uns comme des autres, au détriment de la qualité et du simple respect que l’on doit à un client. Il y a des notions qui se perdent…

J’invite donc les lecteurs qui ont été floués à envoyer auxdits éditeurs peu respectueux les ouvrages contenant de nombreuses fautes et à en demander le remboursement partiel ou intégral, ou au moins un avoir sur leur prochain achat, un geste commercial… comme ils le feraient pour un aliment dont la date limite de consommation est dépassée, une viande avariée ou un vêtement présentant un défaut de fabrication… À quel titre et sous quel prétexte le livre ne devrait-il pas être un produit de consommation « de qualité » comme un autre ?

Renvoyer un ouvrage truffé de fautes à son éditeur (pas au libraire… lequel a déjà bien du mal à gagner sa croûte et n’est pas responsable de la qualité !) et en demander le remboursement est une action dont la mise en œuvre n’est certes pas facile, j’en conviens. Pour lui donner du poids, il faudrait une colère massive. Vu le « moutonisme » ambiant, il n’est pas sûr que nous y parvenions de sitôt. Néanmoins, il appartient avant tout au consommateur de taper du poing sur la table. C’est à lui de décider et de faire entendre sa voix, car c’est lui qui tient les cordons de la bourse et c’est de lui qu’on se moque.

Peut-être, à plus ou moins long terme, en rencontrant plus ou moins de réticences, ce type d’action populaire amènera-t-il les éditeurs à réfléchir à l’utilité d’une « bonne correction », à changer leur fusil d’épaule et, pour le plus grand bien de la langue française, à réembaucher (ou rembaucher, c’est comme on veut) les bons correcteurs salariés un peu trop précipitamment jetés au fin fond des oubliettes du Pôle emploi ?

 

1 Commentaire
  • Eliane Saint-Avit
    Posté à 15:37h, 19 octobre Répondre

    Coucou Marie-Ida,
    Comme d’habitude, j’ai pris plaisir à vous retrouver en vous lisant et je suis tellement d’accord avec votre analyse. Votre idée de renvoyer à l’éditeur le livre contenant des fautes est très bonne et je ne manquerai pas de le faire (en pensant à vous) quand cela se présentera.
    En attendant je vous embrasse. Éliane

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